"La jeunesse en Asie, un trésor caché dans un champ"

Depuis sa création en 2006, l’Institut de Formation de Fondacio en Asie (IFF Asia) a formé, aux Philippines, 160 jeunes venus de 11 pays d’Asie, de l’Est et du Sud-est. Qui sont ces jeunes adultes ? Que viennent-ils chercher et quels sont les enjeux de leur "transformation" pour leurs pays ? Un entretien avec Alice Tan Pei Pei, directrice d’IFF Asia.

ALICE TAN PEI PEI

Alice Tan Pei Pei, 45 ans, est, depuis 2012, responsable de l’Institut de Formation de Fondacio en Asie (IFF Asia). Auparavant, cette Malaisienne d’origine chinoise a été comptable dans une entreprise pendant 5 ans, de 1995 jusqu’en 2000, date à laquelle elle est devenue membre de Fondacio en Malaisie. Elle a ensuite travaillé jusqu’en 2006 dans deux ONG : d’abord en tant que coordinatrice des programmes auprès de jeunes adolescentes en difficulté puis auprès de migrants atteints du sida. Depuis une dizaine d’années, Alice vit à Manille (Philippines) comme permanente pour Fondacio. Elle nous confie son espérance pour l’Eglise en Asie.

Les enjeux d’IFF Asia pour l’Eglise et la société
"Ces jeunes adultes sont envoyés à IFF Asia - situé à Quezon-City (le Grand Manille) dans des locaux loués à Radio Veritas in Asia - par leurs paroisses, leurs mouvements ou par des ONG. Depuis 2006, date de la création d’IFF Asia, nous avons eu 160 étudiants venus des 11 pays suivants : Malaisie, Thaïlande, Vietnam, Myanmar, Cambodge, Laos mais aussi Japon, Taïwan, et aujourd’hui Chine et Mongolie... sans oublier les Philippines. Ils viennent se former pendant 10 mois et la plupart repartiront dans leurs communautés d’origine, leurs diocèses pour reprendre leur mission ou s’y investir nouvellement. Précisons qu’en 2013, nous avons obtenu la reconnaissance de l’université jésuite, Xavier University de Ateneo, située à Cagayan de Oro (province de Mindanao). Un partenariat et des échanges féconds qui permettent entre autres aux étudiants, ayant déjà une licence, de passer au bout des trois années requises (1 an à IFF Asia plus 2 ans de mission) leur Master.

Qui sont ces jeunes pour moi ? D’emblée, je les compare au trésor caché de la parabole (Matthieu 13, 44), enfoui dans un champ. Ce champ, il nous appartient, à nous équipe de formation, de le creuser pour faire surgir ce trésor et le polir. Dans les pays d’Asie, surtout dans les zones urbaines, les Eglises sont confrontées à une grave diminution du nombre de jeunes. Ces derniers voient leur avenir bouché par la pauvreté, le manque d’accès à l’éducation et l’absence de perspectives professionnelles, ou encore l’émigration forcée, les discriminations raciales, les conflits politiques, etc. Il y a urgence à appeler des "ouvriers pour la moisson".
IFF Asia s’emploie à faire surgir ce trésor... De 2006 à 2014, 60% des anciens passés par l’Institut travaillent pour l’Eglise catholique de leurs pays, dans 40 diocèses, et 15% pour des ONG locales.
Ils sont engagés dans des domaines aussi variés que la pastorale des jeunes (catéchèse, évangélisation, formation, éducation), mais aussi la relation d’aide, sans oublier le travail social et le développement des communautés locales. Ainsi, au Vietnam ou au Myanmar par exemple, les paroisses et les mouvements sont très impliqués dans l’aide aux familles pauvres, aux enfants victimes d’abus, aux femmes battues, aux malades atteints du sida, etc. Au terme de leur année, les jeunes s’investiront d’autant plus activement dans ces secteurs qu’ils auront travaillé sur eux-mêmes et laissé émerger leurs talents, leurs charismes, leur côté "leader". Et pour cela, nous leur apportons un suivi pendant deux ans. J’ajoute que certains diocèses n’avaient auparavant aucun permanent à leur service.

Le parcours « Mission, Communauté, Transformation » (MCT), pour acquérir quoi ?
Nous mettons l’accent sur la croissance de la personne. Cette année de formation leur permet d’acquérir une nouvelle vision pour leur vie. L’équipe d’IFF Asia travaille avec eux sur trois axes : Mission, Communauté et Transformation. Le premier élément de ce "triptyque", celui que je mettrai en avant, c’est le point "C", la vie communautaire. Habiter ensemble en maisonnée n’est pas une mince affaire, surtout pour des personnes issues d’origines et de traditions aussi diverses. Faire la cuisine à tour de rôle, partager une chambre avec quelqu’un, prendre soin des locaux communs, respecter le silence... Des façons de faire qui, d’une culture à l’autre, varient parfois du tout au tout. Surtout quand on peine à se comprendre, car la plupart au départ ont un anglais très rudimentaire qu’ils vont devoir perfectionner. Au fil du temps, chacun fait le rude apprentissage des relations et finit par souligner l’importance de "s’accepter les uns les autres avec nos différences". C’est là un élément clé de leur transformation.
Cela se décante aussi grâce à la vie spirituelle à travers les temps de prière réguliers, matin et soir, l’accompagnement individuel régulier. Il y a aussi les temps de formation proprement dits portant sur des éléments de théologie, d’histoire de l’Eglise, le travail en pastorale... dispensés tour à tour par des professeurs, des prêtres, des religieux ou des laïcs. Grâce aussi à des sessions de développement personnel pour leur apprendre à mieux se connaître dans une démarche holistique. Tout cela forme l’élément "T" (la partie Transformation de la personne). Enfin, le "M" désigne l’ensemble des activités menées par les étudiants eux-mêmes pour préparer leur mission dès leur retour au pays, ce que nous appelons ici le Development Action Project ou DAP (projet pour développer une action) : discernement et mise en œuvre concrète dès à présent. Un autre élément qui mobilise activement leurs énergies est la collecte de fonds, ou fundraising, pour financer leur voyage de fin d’année, le Mission Project.
Cette année, la neuvième promotion - appelée Batch 9 - qui a rassemblé 13 étudiants s’achèvera début novembre au terme de leur voyage annuel de trois semaines en Thaïlande, du 23 septembre au 17 octobre, sur le thème de "l’Action contre le trafic humain", tout ce qui permet de venir en aide aux victimes d’abus de toutes sortes (prostitution, maltraitances des femmes, travail des enfants, exploitation des travailleurs immigrés, etc.). Le but de ce voyage est de rencontrer des partenaires engagés dans cet axe de mission pour le compte de paroisses, mouvements d’Eglise, associations et ONG.

Familles brisées et oppression politique
Le profil des étudiants d’IFF Asia est en train de changer. Nous remarquons que, depuis trois ans, la plupart d’entre eux ont eu une histoire difficile. Ils sont issus de familles brisées - séparation des parents, violences familiales - alors qu’auparavant ce n’était pas forcément le cas. Souvent aussi, ils sont issus de milieux défavorisés, cela est dû au contexte de grande pauvreté qui règne dans plusieurs régions d’Asie. En outre, certains sont originaires de pays où la persécution à l’égard des chrétiens est manifeste, telle la Chine. Ou encore, ils viennent de pays instables sur le plan politique (Birmanie, Thaïlande). Pour résumer, ils sont assez familiarisés avec les privations de liberté et le climat d’oppression propres aux dictatures. Ils n’ont pas eu une enfance dorée, c’est le moins qu’on puisse dire. Pourtant, tous sont appelés à prendre leur vie en main et à exercer leur pleine responsabilité dans l’Eglise, les mouvements... Il s’agit donc de leur en donner les moyens.

La transformation des personnes
Au fil des mois, nous les voyons s’épanouir, progresser dans la confiance en eux-mêmes avec une meilleure estime de soi, s’ouvrir aussi les uns aux autres. C’est une consolidation de la personne qui s’accomplit, un lent processus de guérison des blessures qui s’enclenche. Et surtout, nous assistons à l’émergence de leaders parmi eux, c’est-à-dire de gens qui sont plus à même de s’engager dans la pastorale, notamment celle des jeunes. Avoir traversé les difficultés de la vie communautaire, avec tous les ajustements que cela exige, dans un approfondissement de la prière et de leur relation à Dieu, les rend plus aptes à animer une communauté, comme en témoignent aujourd’hui les anciens dont j’ai parlé au début de cette interview. N’oublions pas non plus la collecte de fonds qui leur a permis de financer leur Mission Project (voyage en Thaïlande)... entre autres en allant témoigner le dimanche dans les paroisses ici, à Manille, et en donnant un concert. Ce fundraising qu’ils ont mené jusqu’au bout, au coude-à-coude, renforce la ténacité de chacun. Une expérience fondamentale.

Des pépinières pour l’avenir
De plus en plus, les anciens d’IFF Asia proposent de créer et d’animer, dans leurs pays respectifs, des Centres de développement de jeunes leaders (Youth Leadership Development Centers, YLDC) sous l’égide de Fondacio. Il en existe un au Myanmar. De nouveaux centres s’apprêtent à ouvrir au Vietnam et en Chine où des équipes se sont constituées. Il s’agit de former tous les trois mois une quinzaine de jeunes, âgés de 16 ans et plus, dont beaucoup sont sortis du système scolaire. De leur donner des bases en anglais et en développement personnel pour apprendre à mieux se connaître, à approfondir leur foi et envisager leur avenir d’hommes et de femmes, leur vocation. Certains pourront ensuite rejoindre IFF Asia Philippines car le terrain aura déjà été débroussaillé. Pour l’instant, il y a encore beaucoup de trésors cachés... Le travail et les perspectives ne manquent pas !"

Interview : Christine Florence.

Radio Veritas Compound, Buick Street, Fairview Park, 1118 Quezon City, Philippines.

IFF Asia a besoin de notre aide :
Le coût de la formation d’un étudiant revient à près de 15.000 euros par personne et par an (frais de transport, frais d’hébergement et nourriture, coût de la scolarité). Les jeunes sont issus très souvent de milieu fort modeste et ne peuvent prendre en charge ce coût. Les diocèses d’origine participent financièrement aux coûts de la formation mais pas suffisamment et d’importantes démarches de mécénat doivent être menées pour équilibrer le budget annuel.

Par ailleurs IFF Asia recherche des volontaires.
Dans le domaine de l’animation, mais aussi de la gestion de projet, suivi financier, communication et collecte de fonds.

Une question ? Contactez Caroline JOUAN (c.jouan@fondacio.org )