Fondacio redonne espoir aux jeunes de Manille

Cet été, Christine Florence, journaliste, a passé deux mois auprès de Fondacio Philippines, partageant son temps entre la capitale, Manille, et quelques îles parmi les 7100 qui composent l’archipel. Elle livre ici ses impressions sur une de ses rencontres à Quezon City : "YLDC", le Centre de développement pour des jeunes sortis du système scolaire et en quête d’avenir...

“ Me voici à Quezon City, une des 17 agglomérations qui composent le Grand Manille. Je me trouve à Fairview Park, près du lieu où Fondacio s’est implanté. Pour précision, Fondacio loue ses locaux – bureaux et hébergements – à Radio Veritas in Asia (RVA), la radio catholique des Philippines qui diffuse dans toute l’Asie et qui se trouve sur une hauteur qui surplombe la ville.
Un jour du mois d’août donc, je descends un peu la colline pour me rendre à "YLDC" comme on l’appelle ici : le Youth Leadership & Development Center qui a rouvert ses portes. Oui, après avoir été créé par Fondacio en 2007 sous le nom de YDC et avoir fait ses preuves dans le bidonville de Payatas, le centre avait cessé toute activité en 2011... Mais il vient de reprendre vie en juin en rajoutant le L de « Leadership ». Ce mois de juin marque d’ailleurs le démarrage de l’année scolaire dans le pays ; celle-ci s’achevant fin mars, au moment où arrivent les grosses chaleurs. Les vacances d’été sont donc en avril et en mai. Climat tropical oblige...

Des histoires difficiles

J’arrive au Barangay Hall, la mairie de l’arrondissement. Quelques bâtiments ordinaires en béton, de grands arbres feuillus et une cour de gravillons au fond de laquelle un petit local en rez-de-jardin, prêté gracieusement par la municipalité, héberge YLDC.

Dans la salle de classe fraîchement repeinte, aux grandes baies vitrées, une dizaine d’élèves, de 16 à 22 ans, terminent de déjeuner et discutent tranquillement en attendant l’arrivée de la professeure d’anglais. À 13 h 55, je les vois qui rangent d’eux-mêmes leurs affaires, disposent chaises et tables et demeurent en silence. Cette autodiscipline m’étonne agréablement. L’enseignante arrive peu après et reprend avec eux un quizz d’expressions usuelles dont elle donne le corrigé. Tous participent au cours et montrent un intérêt évident à l’apprentissage des tournures grammaticales. A la fois détendus et attentifs, ces 10 jeunes Philippins, de 16 à 22 ans, ont tous achevé leurs études secondaires – aux Philippines, on termine à 16 ou 17 ans la Secondary School avant de chercher un emploi ou bien de poursuivre à l’université quand on en a les moyens. Inutile de dire que les élèves sont bien peu formés à leur sortie de l’école surtout quand on sait qu’une classe en compte généralement entre 50 et 100 à cause du manque de professeurs et qu’il y règne un brouhaha constant.

"Ces jeunes sont issus de milieux modestes ou défavorisés. Tous ont des histoires difficiles, précise la professeure d’anglais et directrice du centre, Béatrice Alaplantive. La plupart viennent du bidonville voisin de Lilac, d’autres de Payatas, non loin d’ici. Pour les recruter nous avons évalué leur niveau d’anglais et leurs motivations à suivre ce cursus." Car l’usage de la langue de Shakespeare est un atout professionnel incontournable dans ce pays ouvert aux industries de services externalisés (centres d’appels). Les autres cours ? La bureautique, le coaching, l’éthique en entreprise, les "values formation" ou développement personnel en accord avec les valeurs chrétiennes, l’axe de la "social responsibility" ou comment devenir un citoyen responsable et s’engager auprès de sa communauté (quartier, paroisse, association) dans des actions sociales. En effet, aux Philippines, la vie quotidienne repose beaucoup sur la "communauté" et en premier lieu la famille, structure centrale de la société.

Une équipe de choc pour des élèves motivés

Béatrice m’accueille dans le petit bureau attenant, très clair avec ses couleurs pastels, où les ordinateurs et ventilateurs tournent à plein régime. À ses côtés, trois jeunes adultes, de 22 à 27 ans, travaillent en tant que formateurs et composent le staff : Jason, Nikka et Richard.

Mais qui est cette Française ?

Béatrice Alaplantive est une volontaire, engagée par Fondacio pour six mois, de début mars à fin août afin de prendre la responsabilité de YLDC. Cette sexagénaire dynamique, fraîchement retraitée, a longtemps exercé comme professeure d’anglais puis directrice d’un centre Ifocop, centre de formation continue, à Paris XIe. La formation, le management et les relations publiques, elle connaît... C’est elle qui, avec l’aide de Fondacio, après plusieurs mois de démarchage assidu, a obtenu du représentant de la municipalité, le "capitaine du barangay", qu’il leur prête ce local. Un lieu qu’elle a ensuite fait remettre à neuf. Puis elle a rassemblé et animé la petite équipe des trois jeunes responsables en préparant avec eux le programme et le contenu des cours ainsi que le recrutement des élèves. Dès octobre 2015, c’est Caroline Le, autre volontaire française recrutée pour un an, qui vient de prendre les rênes de YLDC. Une nouvelle promotion, d’une douzaine d’élèves, est déjà sur les rails.

Béatrice rappelle qu’au départ les élèves ont rejoint ce centre car ils voulaient améliorer leur niveau en anglais et mettre ainsi toutes les chances de leur côté pour exercer un métier. "Au bout de trois mois, raconte-t-elle, tous affirment qu’ils ont progressé en anglais au point de pouvoir s’exprimer publiquement dans cette langue."
Laissons maintenant la parole à quelques élèves eux-mêmes. Le projet de l’un d’eux, Dimple, m’apparaît limpide : "Mon rêve est de trouver un emploi qui me convienne et me permette d’aider ma famille." Ave est tout aussi déterminée : "Je veux trouver un job et faire des économies afin de poursuivre mes études." D’autres encore disent être devenus "plus responsables, plus créatifs". Comme Dhan qui renchérit : "Ce programme m’apprend à mieux me connaître et à être plus disciplinée." Et Carmela de conclure : "YLDC nous nourrit mentalement, physiquement et spirituellement."

Jason ne cache pas sa satisfaction.

Jason Angelino Chan, 23 ans

"Je suis comblé de les voir grandir et s’épanouir, confie ce responsable formateur. Au début c’était difficile de capter leur attention, car beaucoup n’avaient pas du tout confiance en eux. Et ils étaient d’une timidité... On leur parlait et ils baissaient la tête !" À 23 ans, ce jeune interne de Fondacio, passé par IFF Asia l’an dernier, coache tout un chacun en passant au crible la moindre de leurs attitudes : "Il s’agit de leur apprendre à se tenir devant quelqu’un, à regarder son interlocuteur droit dans les yeux, à donner une poignée de main..." Ce passionné de développement personnel et de psychologie – il a récemment passé sa licence – a aussi dans sa panoplie des outils de décision personnelle, des méthodes d’analyse et de concentration, d’organisation du travail et de gestion du temps... qu’il applique avec ferveur. Et il me confie son rêve : "Plus tard, j’aimerais aider les gens à retrouver une bonne estime de soi et la confiance en eux-mêmes, à découvrir aussi leurs vraies motivations, leur voie. Sans me limiter forcément à YLDC."

Pour l’heure, sa mission, Jason l’accomplit main dans la main avec Nikka.

Nikka, Monique Lanting, 27 ans

Nous travaillons avec eux à reconquérir l’estime de soi et à la rendre visible", confirme la jeune femme de 27 ans. Côté apparence, elle s’attache donc à mettre en valeur la tenue vestimentaire des élèves, leur coiffure, le maquillage et les accessoires, jusqu’aux chaussures. Une élégance sobre dont elle témoigne elle-même. Elle insiste aussi sur un travail corporel qui lui paraît indispensable. Des exercices qu’ils peuvent reprendre chez eux : respiration profonde, relaxation et visualisation. Avec les trois autres responsables, elle s’emploie à les faire parler anglais, car c’est capital comme on l’a vu. Et la confiance en soi s’acquiert notamment quand on progresse dans l’expression orale.
Nikka témoigne : "Ces jeunes s’entendent bien et sont très coopératifs surtout lors des cours d’anglais. Nous avons édicté une règle : le centre est une zone où l’on ne parle qu’en cette langue. Et nous avons remarqué qu’ils parlent déjà moins le tagalog et plus l’anglais en dehors du cours. Quelques-uns étaient très timides et nous les voyons s’affirmer. On voit même apparaître parmi eux des leaders."
Salariée et membre de Fondacio, Nikka, infirmière de formation, a déjà de solides acquis derrière elle : elle a travaillé dans l’île de Samar pour le compte de la Croix-Rouge philippine suite aux ravages causés par le typhon Haiyan (novembre 2013). Mais sa passion a toujours été d’enseigner, c’est pourquoi elle a rejoint l’équipe du centre au printemps de cette année. D’ailleurs, elle avait déjà donné des cours à YDC lors de la précédente expérience menée à Payatas.

Enfin, ma rencontre avec Richard, autre responsable de l’équipe, s’avère aussi intéressante à plus d’un titre.

Richard Corpuz, 22 ans

Le jeune homme de 22 ans est originaire de Payatas où il vit encore avec sa famille. Il a suivi les trois mois de formation donnés par YLDC dans le bidonville en 2010 avant d’y travailler ensuite comme volontaire puis a intégré IFF Asia en 2013-2014. À la différence des autres membres du staff il n’a pas suivi d’études universitaires, mais a préféré travailler. Une expérience professionnelle dans la restauration où il a été serveur puis vendeur d’articles militaires dans un centre commercial, et dont il aime parler aux élèves.
Ainsi, il anime des temps, comme les autres, des temps de "values formation" sur les attitudes à adopter dans l’entreprise. Lors d’un après-midi, il a orienté son intervention sur ce thème : "Comment reconnaître les valeurs d’honnêteté et d’intégrité sur lesquelles nous appuyer ?" Et a proposé aux jeunes de réfléchir avant de travailler en groupe sur la manière d’ "identifier les tentations dans le monde du travail telles que la corruption et les compromissions, mais aussi la médisance, la manipulation, l’attrait du carriérisme, la négligence, les addictions à l’alcool, au sexe et à la drogue".
Richard souligne que Fondacio, à travers YLDC et IFF Asia, lui a ouvert "un espoir" pour l’avenir. "Avant de rencontrer YLDC, j’ai été leader dans ma paroisse pendant une dizaine d’années, confie-t-il, mais je me focalisais sur l’action et ma foi était superficielle. J’ai appris à Fondacio à relier l’humain et le spirituel, à approfondir ma foi. Si je n’avais pas rencontré YLDC, je me sentirais sans doute aujourd’hui bien plus dans l’insécurité, avec la hantise d’être rejeté, et je ne parlerais pas l’anglais avec une telle assurance. Peut-être serais-je juste un petit vendeur des rues, me contentant d’assurer uniquement ma subsistance. Peut-être n’oserais-je même pas rêver ?" C’est cela dont Richard témoigne. Et il ajoute : "Je constate que la connaissance de soi entraîne une réelle transformation chez les personnes. Ici, les élèves changent, je les vois devenir plus disciplinés et motivés qu’au début. De même ils prient plus spontanément avant de commencer leurs cours en début de journée."

Après trois mois, que vont devenir ces élèves ?

Ils seront coachés individuellement pendant un an par l’équipe des responsables. Au menu : la recherche d’emploi, mais pas seulement. Des activités leur seront proposées dans le sens de la "social responsibility" pour s’engager auprès des jeunes ou des pauvres dans une paroisse, une association. Une manière de progresser dans le don de soi, la confiance en soi, la mise en pratique des enseignements reçus à YLDC. Plusieurs contacts et projets sont en route. À suivre ! ”

Christine Florence

Un chiffre : aux Philippines les 10-24 ans forment à eux seuls près d’un tiers de la population globale (soit 30,4 millions sur une population de 100 millions d’habitants, chiffres de 2013).

YLDC, l’équipe au complet

YLDC a besoin de soutien pour assurer la scolarité des élèves (coût d’un parrainage : 20 € par mois), et pour financer la structure elle-même.
Une question ? Contactez Caroline Jouan, c.jouan@fondacio ou 01 30 83 03 90.

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